Écrit par Coralyne Bienvenu
Tu savais que Oui Manon, bin Manon, c’est pas une vraie personne?!
Imagine ma surprise quand je m’attends à interviewer une femme franche, sensible, authentique, qui s’épilait trop les sourcils à 13 ans, et que je tombe sur Mathieu Pelletier qui m’explique que Manon, c’est 5 copropriétaires! Fascinant, non?

Là, évidemment, je fais mine de rien, je conduis l’interview comme si tout était prévu (Mathieu, si tu passes par là :)). « Manon, c’est nous tous ensemble, on fait des compromis et des ajustements pour exister sous une entité pour prendre des décisions », m’explique-t-il. « On lui a inventé une vie, il y a plein de parties de sa vie qui existent chez chacun des 5 copropriétaires. »
Je déglutis.
Donc tu es en train de me dire que celle qui parle à la première personne sur votre site, celle qui nous lance des mots d’amour, celle qui est née Gémeau mais pas sous Mercure qui rétrograde, celle qui a été virée de son équipe de cheerleaders au cégep à cause de slogans trop edgy, n’est pas réelle! - Vraiment, fascinant. Il ne s’arrête pas là, en réalité Manon, c’est toute une façon de penser, c’est un dossier de 8 pages qui la fait parler, écrire, qui lui donne une mission, des valeurs, lui fait vivre des expériences, pour être cohérent à 360°. Cette ligne directrice est suivie autant pour rédiger des mails ou des slogans, qu’inventer de nouveaux sandwichs, que pour donner des formations: que dirait Manon?
Du café…
À l’origine, Oui Mais Non est le premier café de Mathieu créé en 2014 à Villeray. Ayant travaillé toute sa vie dans le service, il avait déjà le goût de l’hospitalité et, venant d’une famille d’entrepreneurs, ouvrir son propre lieu était la suite logique. Alors il a choisi le monde du café sans pour autant savoir utiliser une machine professionnelle, c’est tout le reste qu’il maitrisait. Dans ce café, un espace boutique est aménagé dès le départ pour y vendre des produits d’artisan·es d’ici. Six mois plus tard, l’idée de créer des produits dérivés est apparue avec des slogans humoristiques collés dessus. 7 tasses dont le succès fut immédiat! À tel point que les quantités ont grossi et qu’il était maintenant devenu cohérent d’envisager d’en vendre ailleurs, c'est-à-dire de créer une marque. Oui Mais Non, Oui Manon (tu fais le lien?)
Ça a tellement bien marché que les tasses Oui Manon ont fini par occuper tout l’espace dans la boutique!
À la marque.
« On s’amusait beaucoup à faire les créations Oui Manon dès le départ. Pendant nos brainstorms, on va très loin des fois. On n’écrit pas tout nécessairement parce que c’est peut-être un peu trop, tsé. »
Pour éviter des impairs, il arrive à l’équipe de faire valider les phrases à leurs ami·es « pour savoir si ça passe ». Même si jouer sur la ligne du politiquement correct, c’est un peu sa marque de fabrique à Manon. C’est le plus plaisant à sortir et c’est ce qui provoque les meilleures réactions. « L’objectif est toujours de faire plaisir aux gens, de les faire rire, de leur faire passer un bon moment. »
Puis l’équipe a grandi, il a fallu structurer son histoire parce qu’à ce stade elle avait déjà célébré sa fête 3 fois cette année (oui, ç'aurait dû me mettre la puce à l’oreille en plus de ses innombrables anecdotes et expériences de vie). Deux nouveaux cafés et 5 propriétaires plus tard, il était devenu difficile pour l'équipe qui s’occupe de la marque et les personnes alentours d’y voir clair. C’est de cette façon que le dossier est né. « On va dans le microdétail, jusqu’à contrôler la ponctuation de comment on écrit des posts: où est-ce qu’on enlève des lettres? Elle ne dit jamais petit mais p’tit par exemple. »
Manon évolue en même temps que les enjeux de son époque, c’est pourquoi la question de l’écriture inclusive se pose. « On a déjà essayé d’utiliser les tournures de phrase les plus inclusives possibles, mais on se demande si on pourrait aller plus loin. »
Manon, c’t’une sensible, pis la terre, ça vient la chercher dans fond des trippes
Dès le départ, Mathieu a fait le choix d’avoir des ustensiles en consigne dans son café. L’idée était de mettre les tasses réutilisables en consigne pour que les client·es ne partent pas avec et que le café ne perde pas d’argent dessus. « Nos clients réguliers ou ceux qui collent plus à nos valeurs adorent ça. » Le concept a pris de l’ampleur le jour où l'équipe de Oui Mais Non a eu l’idée de le faire fonctionner en réseau. De façon à ce que les consommateur·ices n’aient pas forcément besoin de déposer la tasse consignée dans le même café, mais puissent se balader avec et la redonner dans un commerce partenaire dans le centre. Des 12 commerces partenaires, ils sont aujourd’hui 400 à faire partie de l’organisme La Vague grâce à une belle couverture médiatique de La tasse. À tel point que l’an dernier cette merveilleuse initiative était l’égérie de la campagne Ville zéro déchet de Montréal.
Pour le design de ses tasses, Manon collabore avec des artistes québécois·es! Les mêmes artistes, pour la plupart, présents lors de la première boutique du café Oui Mais Non. « Il y en a beaucoup qui nous écrivent! » Iels sont minutieusement sélectionné·es et viennent tous et toutes d’ici. Quand je demande à Mathieu pourquoi c’est important pour lui de faire du local, il me répond:
« Pour plusieurs raisons:
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Le côté communauté, c’est l’fun de s’encourager à petite échelle!
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Il n’y en a pas beaucoup qui font des blagues en français/québécois, c’est une force qu’on a, c’est un choix qu’on a fait de ne pas utiliser l’anglais. OK, notre marché est plus petit, mais il y a moins de choix, donc c’est vraiment devenu une force. Les gens se reconnaissent dans nos produits.
Ça fait 12 ans qu’on existe dans un Québec où tout ouvre et ferme, il n’y a pas beaucoup d’entreprises qui durent, donc continuez d’acheter local pour qu’on puisse continuer d’exister dans 10 ou 15 ans encore. »
« Ça prend des gens qui nous encouragent, je sais que ça coûte un peu plus cher, mais je pense qu’à la fin, tout le monde y gagne. »
Éloquente, cette Manon, non?
« Engagé·es et vous? » est une campagne de sensibilisation aux enjeux de création locale. Nous partons à la rencontre des créateur·ices avec lesquelles nous collaborons pour en apprendre plus sur leurs engagements. Production locale, savoir-faire, écoresponsabilité, féminisme, entrepreneuriat, iels nous ont partagé leurs combats. Reste par ici pour en découvrir les prochains témoignages!